À fond

Pour son anniversaire, une personne entre dans l’univers de l’auteur. Ce n’est que le début et les premiers contours d’un vrai personnage. 

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À fond. Vous roulez méchamment vers le fond du décor. La route a l’air bien dégagée. Le lointain est plat comme une crêpe. Ça devient naturel de penser que personne ne viendra en face. La route est morte. Encore plus quand vous êtes persuadé de la connaître par cœur. Alors, vous tracez, pied au plancher. Vous tuez les kilomètres.

Vous vous habituez au bruit du moteur. Tant est si bien qu’aucune autre musique n’a la moindre chance de faire plisser vos oreilles.
La route ne donnera rien. Elle n’a pas de souffle. Pas de couleur. Pas de conscience. Ça ne sert à rien d’imaginer qu’elle ait quelque chose à offrir d’intéressant. Alors vous vous enfoncez dans elle. L’asphalte vous râpe les yeux. Votre esprit part en gravillons. Tout n’est que morceaux qui s’entrechoquent dans la coquille sèche de votre crâne.

Et puis, sans prévenir, le pare-brise vole en éclats. Vous pilez. Les pneus fondent. Le bitume ramollit comme du sable mouvant.
C’est venu d’en face. À une telle vitesse, qu’il était impossible d’anticiper. À une telle vitesse, que vous restez sur le cul. Collé à votre siège, les mains tremblantes et du verre plein la chemise pour vous prouver que c’était bien réel.

Pour aller si vite, avancer sans toucher la route, briser le mur du son, il faut être comme cette fille.
Camille.
Camille est entrée sans frapper. J’ai ouvert la porte du Papa Burger et elle était là. Sur une banquette. Elle se rongeait les doigts devant un gros double cheese bacon pendant que sa copine se pliait en deux de rire. Je l’ai emprisonnée dans un coin de mon regard et je ne l’ai plus lâchée. J’ai marché vers le comptoir et elle a dit : « Le matin, ma chatte, elle dort ! » Et l’autre a redoublé ses gloussements.

Vous tentez de vous résoudre. D’ignorer cette table qui vous déconcentre. Qui vous fait dévier de votre ligne droite, plate et sans surprises ni espoir.

Mais la fille continue de parler. Elle raconte comment elle a largué son dernier mec.
Elle provoque vos écarts. Vous vous rapprochez. Pour que votre oreille plisse dans le frémissement de ses phrases.

« J’ai posé une grosse merde sur son clavier et j’ai collé un post-it dessus : ‘Avec toute mon infection !’ »
Un ricanement fuse entre ses dents du bonheur.

Comme c’est beau.

Vous avez rompu mille fois, mais jamais comme cette fille.
Sa copine est couchée sur la banquette. Elle peine à respirer. Son hamburger est tout juste entamé. Déglutir ou mourir en se marrant, il faut choisir.

Le serveur attend ma commande. Je cesse de lui tourner le dos et réponds sans y être complètement.
Mettez n’importe quoi sur mon plateau. La couleur de mon burger, la couleur de la sauce pour les frites, on s’en fiche.
La Camille, elle porte un sweat vert et orange. Ses doigts en pincent le col et elle murmure à l’autre qu’au magasin où elle se l’est procuré, personne n’en voulait. C’était un sweat qui traînait sur le comptoir d’un dépôt-vente depuis deux ans. Avec des lapins dessinés dessus. Des lapins verts et orange. Le look champis hallucinogènes lui a plu. Alors, elle l’a acheté. C’est le genre de fringue que vous n’auriez pas remarqué, mais elle si. Et ça lui va plutôt bien.

À un moment, elle se lève et file vers les toilettes. Je vois dans le coin de ses yeux qu’il y a le coin des miens. Si vous voyez où je veux en venir. On se surveille parce qu’à cette heure-ci de notre vie, il n’y a que nous sur la route. Moi l’accidenté et elle la fusée multicolore qui casse les pare-brise.

Après sa pause pipi, elle revient d’un pas décidé en plaisantant sur la manière dont sa copine avale son repas : « Toi, t’es incroyable : tu vas dans un fast-food pour manger lentement… »

Et moi, je me vends, je m’étouffe en contenant un sourire amusé.
Camille se tourne vers ma table une fraction de seconde puis reprend son burger. Elle l’ouvre, retire les cornichons, la salade et la tomate puis réajuste ses tranches de bacon.

Mon Triple daron aux oignons frais me rappelle à la réalité. Qu’est-ce qui peut bien surpasser l’odeur de l’oignon ? Ses essences mélangées à la sueur d’un steak, ça n’a pas d’égal.
Et Camille, quelle odeur peut-elle bien avoir ?
Il y a trop d’espace entre nous pour le savoir.

Vas-y… Non, reste à ta place… Vas-y, je te dis…
Stop, mec !
Dehors, le chemin qu’il me reste à parcourir a bien plus d’importance que toutes ces questions.

Je dois m’y remettre.
Laisse tomber Camille, mec.
Concentre-toi sur ce que tu t’étais fixé.
Ta voiture et ta route plate, sans surprise ni espoir t’attendent.

Les deux copines enfilent leur veste et s’en vont. Sur le parking, elles se font la bise. Les néons d’un vieux bowling scintillent au milieu d’un dédale de bardages noirs et blancs, reliefs sans âme des zones commerciales bien de chez nous.

Camille monte dans sa coccinelle et s’en va refermer le secret qu’elle a failli me révéler.
Dans son écrin de papier ingraissable, mon hamburger exhibe ses tranches de pain. Comme des draps, elles enserrent oignons et steaks pour que les saveurs ne fassent qu’un.

À côté, le serveur nettoie la table et vide les plateaux des filles.
Il pivote dans ma direction et s’écrie : « — Monsieur, je crois que vous êtes le seul barbu dans la salle.

— Et alors ? que je réponds.

— Apparemment, la cliente qui était assise là vous a laissé un message. »

Sur un coin du paquet de frites, Camille avait signé une phrase au stylo à bille.

« Pour le barbu à droite :
Si tu veux descendre dans les profondeurs de mon âme, trouve-toi un mousqueton. »

Il y a des pourboires qui se méritent plus que d’autres.
Un bifton pour le garçon de salle, c’était la moindre des choses.

Paquet de frites en main, j’ai repris la route.

Tout a commencé par un demi-tour.

Ceinture de sécurité verrouillée, j’ai foncé dans les profondeurs du secret.
À la poursuite d’une coccinelle.

À ma tendre Hung, bon anniversaire !

 

 

 

 

 

 

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